#44. La Diagonale du Marcel(f)ou

C’est avec un plaisir unique que je vais vous conter mon périple à travers montagnes et falaises de la Réunion. Je vous avais déjà confié mes ambitions et quelques détails de ma préparation un peu plus tôt dans l’année (ici : #39. Raid dingue) et le rêve s’est bel et bien réalisé. Pour celles et ceux qui se demandent comment peut-on faire 165 km d’affilée à la Réunion, bienvenue dans mon récit !

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Avoir la chance de se présenter sur cette ligne de départ ne se fait pas sans une certaine appréhension, un stress que l’on doit contenir et qui ne doit pas prendre le dessus sur les stratégies et les méthodes acquises lors de la préparation. Pour cela, une solide foi en soi doit être préparée. En effet, sur ce type d’épreuve, il faut se convaincre que l’on va réussir, sentir avec certitude que l’arrivée sera franchie. J’ai pu ainsi écrire des plans de secours pour chaque défaillance ou problème possible : froid, forte chaleur, chute, épuisement, crampe… J’ai aussi bâti ma confiance sur un entraînement aussi fantastique qu’incroyable ! Je viens d’éditer les tableaux tirés des enregistrements de ma montre GPS, et les chiffres sont impressionnants pour mon année 2018 :

Détail course à pied 2018
Course à pied : 71 700 m D+ !!!

 

Détail cyclisme 2018
Cyclisme sur route : 26 240 m D+ !!!

 

Durée de sport 2018
Le mois d’août est mon plus gros volume d’entraînement jamais réalisé (et réalisable ?!)

Des heures et des heures de bonheur hors du temps à en prendre plein les yeux…

Ces stats ne comprennent pas les balades, randos, trekking de plusieurs jours, ou les ratés de la montre… ce qui vaut encore un bon 10 000 m D+ de plus environ ! Quel palmarès avant le jour J !

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La veille du départ, j’envoie mes sacs d’assistance faire entre 150 et 250 km de voiture aux quatre coins de l’île pour que je puisse me changer et me ravitailler. Je suis assez détendu, et c’est tant mieux.

Jeudi 18 octobre, 19 heures : c’est l’heure du covoiturage pour me rendre au départ. Sur place, les visages s’enchaînent : ils sont des milliers à s’être donné ce rendez-vous !!! C’est le bonheur de voir des visages connus, la TEAM ZIGZAG, Rémy, Jean-Fred, des gens de partout, des groupes de musique… tous sont en forme et souriants.

J’attends, je fais vérifier le matériel obligatoire comme l’exige le règlement. Trente minutes avant le début de la course, les barrières se lèvent. Chacun se place comme il le peut dans le sas. Le départ consiste à « parader » comme sur un tapis rouge face à 7 km de foule compacte, face à la première partie de 35 km et 2500 m D+ dans la première nuit blanche.

Vingt-deux heures : les fous sont lâchés ! Voilà de quoi avait l’air ce moment incroyable depuis les balcons du Boulevard Hubert Delisle :

L’allée des spectateurs est telle une drogue dure donnant l’impression de voler, les gens sont complètement dingues et hurlent à pleins poumons. Après des jours et des jours de repos, je libère enfin mon énergie et mes jambes sont plus légères que jamais… En fait, je ne sens pas vraiment le sol. Des centaines de mains alignées attendent qu’un coureur les touchent. Je vois aussi tous mes amis, surtout Tim qui me crie un encouragement et la force de son regard me reste quelques minutes ! Je continue de profiter et je découvre que les vrais fous sont tout autant les coureurs que le public : une camionnette toutes portes ouvertes est chargée de haut-parleurs de concert crachant tous les watts possibles, des groupes jouent, tapent fort, font tout pour faire du bruit !

Heureusement, l’euphorie retombe au premier champ de cannes et je peux me concentrer. Premier constat : je suis stressé ! J’ai croisé les meilleurs Réunionnais près de moi, ce qui signifie que je suis parti vraiment trop vite, je décide donc de gérer plus doucement la suite. A chaque village, c’est de nouveaux cris tonitruants qui nous propulsent dans la pente : merci Yann et Céline à ce moment pour un regain de plaisir ! Je suis maintenant complètement dans ma bulle et laisse les automatismes faire la course à ma place. Un léger manque d’eau et je récolte des crampes, le ton est donné : les erreurs se payent cash sur la diag’. Je vois mon pote Rémy qui double la file de coureurs avec une facilité impressionnante !

Je n’aime ni les nuits blanches dehors, NI LE FROID qui commence à se faire insistant. Je décide néanmoins de rester dans ma course et de passer ce moment difficile tranquillement. J’en profite même pour admirer un ciel plus étoilé que jamais, illuminant toute la partie de l’île que je viens de traverser.

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Tenue complète Matrat Training, mon club de coeur !

Après les sept degrés sous un vent fort, je redescends un peu pour atteindre le ravitaillement de Mare à Boue où le jour se lève enfin. Avec le jour se dévoilent aussi les paysages, de plus ma partie préférée du parcours commence là: des paysages grandioses sont au programme 😀

J’allume aussi mon portable pour la première fois sur le parcours, je suis inondé de messages de soutien, je sens ma Delphinette toute proche et si loin à la fois ! Je l’appelle, ses encouragements sont forts et motivants, je me promets de finir coûte que coûte un peu honteux parce que je rate SA JOURNEE, et oui ce jour-là le 19 octobre, c’est surtout SON ANNIV QUOI !!!

Reconcentré, revigoré, remotivé, toutes les crispations des kilomètres achevés ont disparu ! Je prends le chemin du col du côteau Kervegen avec des muscles tout neufs ! Je laisse faire le pilote automatique et la magie opère, je rattrape beaucoup de temps tout en étant relâché, quelques rencontres sympas, je double Jean-Fred puis Rémy après la descente en gardant une bonne vitesse. A Cilaos, je prends un bon repas et un massage : la recette du bonheur pour un coureur après 65 km !

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Je repars avec envie !

Deuxième pépin du périple : un coup de chaud inévitable me prend avec tous mes compagnons d’échappée. Nous sommes au pied d’une pente raide d’environ 1300 D+ par 35 degrés, dur dur mais je m’accroche avec les souvenirs de ma venue ici avec Kuntzi, un ami d’enfance venus me voir et visiter La Réunion. Un de mes patients m’encourage sur un bon quart d’ascension, ce qui me fait garder un rythme correct et un plaisir maximal au milieu de ce décor !

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Nous entamons une première courte traversée du cirque de Mafate, je vole entre le Taïbit et Marla avec le sentiment d’être à la bonne place en faisant peut-être ce que je sais le mieux faire 🙂

C’est là aussi que j’allume le portable pour un petit live Facebook, pour partager ce moment fort et ses plaisirs, ça fait du bien et je découvre une centaine d’encouragements de famille & amis ! J’adore et je les lis tous en évitant une blessure ridicule !

Bon, j’avoue que je sens les cuissots peiner sérieusement en montée vers le col des Boeufs. Pour ne pas subir et tenir jusqu’au prochain gros ravitaillement (où je prévois d’enfin dormir), je dégaine mon arme fatale ! J’avais prévu de ne l’utiliser que dans la montée du Maïdo mais tant pis: j’enfile mes écouteurs Bose (merci papa !) avec Stephan Bodzin aux platines, je reprends une cadence impressionnante. Une fois de plus je constate le pouvoir du cerveau : inspirés, entraînés, motivés, nous sommes capables de TOUT.

Arriver au ravitaillement du sentier Scout – 50% de la course – aussi tôt n’est pas donné à tout le monde. Je profite de ma situation pour m’allonger et tenter une sieste de 35 minutes. Je suis super bien installé mais je ne dors pas. Encore dans ma course, il m’est impossible de lâcher prise. Je repars avec un bon repas mais un peu crevé, heureusement que c’est pour retourner à Mafate ! Au passage, j’admire Salazie :

Dans la descente vers Grand-Place, je croise les joëlettes. Ce sont des équipes d’une vingtaine de personnes chacune qui se relaient pour porter une personne en fauteuil. La solidarité et la coordination dont ils font preuve pour passer les escaliers, les échelles, les pierriers… les mots manquent parfois pour décrire la beauté du geste, je suis pressé de passer mais je les applaudis de toutes mes forces !

Arrivé à Grand-Place, je ne fais plus le fier du tout puisque je ressens 100 kg de fatigue sur mes paupières. Je suis tout blanc et tente une deuxième sieste de 10 minutes cette fois, mais rien n’y fait, l’endormissement ne veut pas venir. La noirceur de la deuxième nuit blanche envahit les paysages de Mafate, et je repars tel un zombie pour la partie la plus dure…

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Ici de jour, vous voyez le rempart vertical à escalader vers la droite =O

Résumons cette partie au seul mot GALERE pour simplifier ! En donnant tout et ressortant toutes mes ressources mentales j’avance mais dans le mal-être le plus total. Début de nausée, hallucinations à cause du manque de sommeil, lassitude, inquiétude sur l’issue de la course… il faut s’assoir, s’allonger, se relever, recommencer… Avec l’aide morale de Tim sur les derniers 500 D+, j’achève ce kilomètre vertical du Maïdo en vrac ! Je remercie mon équipe d’assistance d’être là dans ce moment très rude MERCI Elise Florence Anselma Véronique Pierre Tim d’affronter le froid si longtemps. La tisane chaude passe bien mais ce sera tout, il faut absolument repartir m’abriter et dormir au ravitaillement. Je demande 1h30 de sieste presque en suppliant le médecin de me garder aussi longtemps malgré les nombreux coureurs désirant eux aussi un lit de camp dans la tente de l’infirmerie… L’astuce des bouillotes opère et me tient au chaud dans cet environnement hostile : sept degrés dehors avec un fort vent d’altitude. A bout de force je m’endors enfin.

Troisième miracle après le premier lever du jour et l’utilisation de la musique : je me réveille en bonne forme ! J’avais prévu de faire un cycle complet d’ 1h30 en cas d’épuisement, et je peux témoigner que ça marche. Fini les nausées et à moi les raviolis, les patates douces et spaghettis, allez encore une soupe aux vermicelles par-dessus et des fruits secs ! Oh, encore un stück de gâteau patate héhé je le sais déjà JE VAIS FINIR LA COURSE !!! Je me relance et je suis tout étonné de pouvoir trottiner 🙂
Je me suis fait une tendinopathie au genou droit à force de monter n’importe comment le Maïdo, je pense que j’ai pris une posture trop penchée en avant, bref, j’ai parfois très mal mais parfois ça tient bon, alors je m’efforce de ne pas y penser pour la descente vers Sans Soucis – un nom parfait pour mon récit n’est ce pas ?

Arrivé là-bas, c’est le bonheur : lever du jour, bénévoles au top comme partout, mais là ils ont fait des dizaines de crêpes ! Je fais un carnage et pareil sur le riz cantonnais après, mais c’est pas grave, j’ai des calories à rattraper ! Strap de genou en place, je repars !

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Je cours les descentes et relance sur le plat! Je ne sais pas d’où vient cette force, mais ça donne le moral ! Le plus dur est fait et je me sens bien : le soulagement est immense et efface peu à peu le cauchemar des heures précédentes.

Julien m’aide verbalement à franchir une petite bosse sous le cagnard (35 degrés de nouveau, mais à l’altitude 0 c’est plus étouffant), je retrouve Jean-Fred qui a les bons mots du style « on va aller la chercher cette médaille »  » tu l’a vraiment méritée « … venant d’un 4 x grand Fous de la Diag’, c’est convainquant !

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Je m’accroche face à mon dernier coup de pompe assez violent pour me présenter sur cette fin de parcours, le public est audible à plus de 5 km. C’est une foule de sentiments qui se bouscule, avec la fatigue j’ai du mal à faire le tri et décide de juste profiter et l’émotion du bonheur m’envahit complètement… Les 600 derniers mètres sont plats, j’en profite pour me lâcher et c’est à 14 km/h que je déroule sur la piste du stade de la Redoute – une de mes images mentales les plus fortes utilisée tout le parcours ! Après avoir tant rêvé de cette image, avoir tant visualisé ces derniers pas dans l’arène, après avoir tellement aimé cette île qui m’a donné les plus heureux moments de ma vie, je lui ai à mon tour tout donné !

OUI ! J’ai évité tous ces pièges que dresse la montagne à qui arpente ses flans abrupts, j’ai survécu à deux nuits blanches, à 42 heures et 30 minutes d’efforts dans toutes les conditions possibles, survécu à l’épuisement le plus complet… c’est une victoire du positivisme et de ma préparation, victoire de la passion !

Vive le sport, vive la Diag, merci vraiment à tous les gens m’ayant encouragé et suivi !!!

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